L’incertitude (des matchs) finit par occulter les certitudes (sur les joueurs et sur le niveau de jeu). Supporter l’USAP suppose d’être doté d’un bel organe (je parle de la voix), d’être capable d’une dose de mauvaise foi et de faire preuve d’un certain sang-froid. Si la nature nous a assez bien pourvu des deux premières qualités, elle a hélas oublié la troisième alors même que nous sommes soumis depuis le début de la saison au rythme des montagnes russes et à une surexposition inquiétante aux risques cardiaques. Camarades, pour dire la vérité, je ne sais dans quel état nerveux nous finirons la saison.
Aussi n’est-il pas inutile de découvrir de temps en temps, sans stress, le vrai niveau de l’USAP en regardant ses matchs en différé après avoir tout lu (presse, Forum). Permettez-moi de vous conseiller l’exercice, en choisissant de préférence une victoire catalane, fût-elle acquise « dans la douleur » selon l’expression consacrée. Car des choses apparaissent en pleine lumière, alors qu’elles sont ordinairement masquées par le suspens hitchcockien dans lequel nous sommes condamnés à vivre 80 minutes plus souvent qu’à notre tour.
COSTAUDS
Regarder l’USAP en oubliant le score permet de voir à quel point celle-ci est de plus en plus forte, solide de chez solide, costaude de chez costaude. En conquête, dans les rucks, dans les groupés pénétrants, dans le jeu dans l’axe, au placage, dans les « un contre un », dans les lancements de jeu, dans l’occupation, la capacité à tenir la balle… Collectivement, elle tient bon, avance, rompt sans plier quand il le faut et, à n’en pas douter, elle doit faire très mal à l’adversaire.
Cela n’exclut pas les petites erreurs, les relâchements coupables, les défaillances passagères. Si on diminuait ne serait-ce que de 30% le taux de ces déchets, on serait 8 ou 12 points plus haut. Mais cela va bien à l’USAP d’avoir à batailler, à se forger le caractère. Costauds parmi les costauds, le 8 de devant me semble capable aujourd’hui de dominer à peu près tout le monde. Dans le pack catalan, tout est bon à prendre, pas de bas morceau. Costaud en chef contre Biarritz : Olivier Olibeau, évidemment. On ne parle pas assez de lui. Sa force, sa présence, son abattage, son rôle de régulateur en font l’une des pièces maîtresses de l’USAP. Avec une mention spéciale pour l’ensemble de son œuvre contre les Biarrots, Planté, celui qui a le don d’avancer sur tous les ballons, même ceux qu’il aurait le droit de refuser en héritage.
BARJOTS
La deuxième face des joueurs qui apparaît au grand jour relève de la catégorie des Barjots, pour poursuivre dans le registre du vocabulaire de l’équipe de France de hand. Coups de folie de génie ou sueurs froides : l’USAP garde en elle une bonne dose de déraison. Tant mieux ! Avec ce que cela implique comme désordre positif (hummm) ou prise de risque inutile (grrrr). Si cette barjeoterie n’épargne personne, certains en sont mieux dotés que d’autres. Burger, absent vendredi, est le prototype du Barjot catalan dont on a terriblement besoin et qui nous fait si peur parfois.
Il n’est pas le seul : les charges phénoménales de Tuilagi, pas toujours efficaces pour franchir la ligne mais idéales pour fixer un nombre impressionnant d’adversaires, ou le regard toujours exorbité de Pedro, qui en dit long sur la détermination catalane, relèvent de ce qui n’est pas la face obscure de l’USAP, mais bien de l’une de ses composantes essentielles. Cette USAP là fait peur à ses adversaires et (parfois) à ses supporters.
Le Roi des Barjots face au BO s’appelle évidemment Durand. Si l’on enlève sa seule faute de goût (une passe aveugle dans le dos qui n’avait rien d’une chistera mais tout d’un geste inutile), ses relances improbables, le reste de sa folie douce - sa lecture du jeu (revisionnez le match si vous avez vu autre chose), ses accélérations et peut-être même sa faute sévèrement punie - nous fait grandement du bien.
EXPERTS
Le troisième visage de cette USAP qui gagne réunirait avec bonheur un savant mélange d’expérience, de justesse, de tête et de maîtrise technique. La qualité de la défense de ligne, la tenue en mêlée, la formidable réussite de la touche face au BO, la technique balle en main d’un Britz ou d’un Mermoz, relèvent de cette expertise. Les Experts du jour seraient Pulu et Perry qui ont calé parfaitement la mêlée catalane et assis la domination catalane.
Mais on le sent bien, c’est dans ce domaine que l’USAP a encore le plus de marges de progrès. Pas tant en technicité qu'en maîtrise des nerfs, maîtrise des fautes au sol, concentration, vision : cette science rugbystique est évidemment indispensable et elle lui fait par moment défaut.
En réalité, le Costaud, le Barjot et l’Expert alternent dans chaque joueur. Vendredi soir, Laharrague a fait un énormissime match de costaud (regardez le match qu’il sort en défense !), il a été raisonnablement barjot et moyennement expert. Ses coups de pieds qui ne trouvent pas la touche sont l’exacte contrepartie de son engagement dans le jeu. Il lui manque juste l’effort de concentration nécessaire pendant les quelques secondes dont il dispose pour taper. S’il en avait été capable, son match aurait été formidable.
L’issue de la saison dépendra de la capacité de ce groupe formidable à faire cohabiter simultanément et dans chaque joueur le Costaud, le Barjot et l’Expert et à trouver l'harmonie entre les trois. Si elle reste simplement costaude et barjote, nous sommes condamnés à trembler pour notre état cardiaque jusqu'à la fin ! Mais si l’USAP parvient à conjuguer ces trois visages, elle sera alors très très très dure à prendre.